Tweendie: Justement, ce que vous avez dit sur les influences ingurgitées rejoint un peu ce que nous allions vous demander. Sur Browne & Proud, vous dites: «We invented nothing, we are just reciting». Pensez-vous vraiment n'avoir rien inventé ? On pourrait faire un parallèle avec la mode qui est «un éternel recommencement». Celà nous renvoie d'ailleurs à Winter Collection où vous dites «Swallow the past» et «Future is my present». Est-ce que pour l'art, et la musique en l'occurrence, ce n'est pas la même chose ? Ou alors faites-vous une distinction entre la création et l'invention ?
Sébastien: Alors ça, c'est toute l'histoire de la post-modernité. En mode, comme en musique, comme en tout, il y a eu un stade où les gens partaient de pas grand-chose pour créer. Maintenant le matériau qu'on utilise, il est déjà d'une richesse fantastique. De nos jours, créer revient à agencer des éléments qui existent déjà. La création réside dans la façon particulière d'agencer ça. Mais personne n'invente rien d'une certaine façon, à part quelques génies de temps en temps…Une fois par décennie, il y a un Aphex Twin qui invente quasiment un nouveau vocabulaire. Mais ça n'existe quasiment pas et les meilleurs groupes ont réussi juste à mettre un petit truc en plus de quelque chose qui existait déjà. La création, c'est donc dépasser le stade de la digestion.
Denis: C'est important ce que vous dites sur la création car c'est ce que je recherche le plus quand j'écoute de la musique ou quand je vais voir une expo. C'est vrai qu'il n'y a pas la création à proprement parler où il y a une telle originalité ! Et là je reviendrais sur le pop en fait. Ça doit être très immédiat. Les gens doivent repérer quelque chose qu'ils connaissent déjà… Par exemple, les Latins disaient: «non nova, sed nove»; c'est-à-dire «la manière est nouvelle, mais non la matière». Ce n'était pas péjoratif à l'époque car l'imitation était une forme d'écriture tout à fait louable. Peut-être que le concept du groupe peut tourner autour de cela. C'est vrai qu'on n'invente rien...
Hadrien: Mais si on pouvait, on le ferait.
Denis: Si on a avait un génie dans le groupe ça se saurait. Mais j'espère au moins qu'on a du talent ! Tu vois, comme Gainsbourg qui reprenait Gainsborough: un truc qu'il aimait beaucoup. Ils avaient le même nom donc ça le réjouissait. Avec du génie on fait ce qu'on veut, avec du talent on fait ce qu'on peut...
Benjamin: Et moi j'aime bien l'idée que Denis ait dit «du pop» et pas de la pop. C'est vrai que notre méthode de travail nous rapproche plus du pop art que de la musique.
Hadrien: C'est important qu'il ait parlé d'immédiateté car c'est notre volonté de faire des choses de plus en plus accessibles, qui soient belles mais qui parlent assez facilement.
Sébastien: On a tous des projets parallèles vraiment bizarres à côté. Mais avec Shit Browne, on essaye de faire les choses comme le font certains grands groupes anglais tels que Primal Scream ou les Chemical Brothers. Leur musique est à la fois remarquable mais totalement accessible. Au camping de Palavas-Les-Flots, on peut danser sur les Chemical Brothers ou New Order et c'est très bien ! Ce sont les quelques trucs qui nous marquent le plus je crois: le moment où des choses esthétiquement remarquables atteignent le grand public. C'est un peu l'idée ici. On ne fait pas de la musique de nerds, on fait de la musique pour les gens qui ne connaissent pas la musique. Un truc généreux quoi.
Denis: La preuve, quand les gens viennent nous solliciter à la fin d'un concert, ce qui est maintenant systématique; il y en a qui nous disent: «ah ben nous on passait par là, par hasard…». Même à une fête de la musique, des gens qui écoutaient un peu de tout et de rien sont venus nous complimenter alors que ce n'était pas leur style de musique.
Sébastien: Il y a beaucoup de non popeux qui nous aiment bien. On ne fait pas de la musique pour quinze nerds qui ont une grande discothèque.
Denis: Attention, ça ne veut pas dire qu'on ne veut pas plaire aux nerds...
